Monday, April 28, 2003

The following piece was written by Geneva author Jan Marejko and published in today's edition of L'Agefi in Geneva. It deals with the intellectual roots of the Bush administration and highlights the ignorance, especially among Geneva intellectuals, regarding the depth of reflection represented by many of Bush's advisors. It is reprinted here with the permission of the author and l'Agefi.

Les « faucons » de la Maison blanche sont plus profonds qu’on croit

De récents articles ont montré combien la politique américaine est aujourd’hui influencée par une tradition de pensée qui remonte à Leo Strauss et à la philosophie politique classique. Lorsqu’on a personnellement connu plusieurs représentants de cette tradition, il est difficile de croire qu’ils sont fascistoïdes, solipsistes et ivres de puissance, comme cela a été plusieurs fois affirmé dans la presse et les médias de la vieille Europe.

Une université qui était au-delà de la division gauche-droite

Je n’ai pas connu personnellement Leo Strauss, celui qu’on donne aujourd’hui pour le père spirituel de la plupart des intellectuels qui conseillent le Président George W. Bush. En revanche, j’ai bien connu Allan Bloom qui était son principal disciple. C’était à la Graduate Faculty of the New School for Social Research à New York, en 1975-76. Cette Université américaine avait alors une réputation sulfureuse car on la considérait trop à gauche. Mais à un certain niveau de réflexion, les classifications de bande dessinée entre la gauche et la droite s’effaçaient, pour laisser à la place à une authentique réflexion. Voilà ce qui se passait à la New School.

Allan Bloom pratiquait l’art de la méditation

Je dois toutefois avouer qu’après avoir suivi les cours de Raymond Aron à l’École pratique des Hautes Études à Paris dans les années précédentes, le climat de New York était moins stimulant. Sauf celui qui régnait dans le séminaire de d’Allan Bloom, précisément ! D’une certaine manière, les propos de Raymond Aron, grand admirateur de Leo Strauss, maître à penser d’Allan Bloom, m’y avaient préparé. Mais ce à quoi je ne m’attendais pas, c’était l’extraordinaire intensité de pensée d’Allan Bloom. Aucune note, un regard perdu au-dessus des volutes de fumée d’un gros cigare sur lequel il ne cessait de tirer. D’abord une phrase, puis un silence, et une deuxième phrase qui était comme une méditation sur la première, puis une troisième qui prolongeait les deux premières, et ainsi de suite. Jamais je n’avais vu quelqu’un penser ainsi à haute voix devant un auditoire. Seule Hannah Arendt m’avait paru atteindre une telle intensité de pensée, mais dans ses écrits, non dans ses séminaires. Cette année-là, Allan Bloom méditait sur la pensée de Jean-Jacques Rousseau, sans préjugés, en dialogue avec cet auteur. Un esprit libre, face à un autre esprit libre, celui de Jean-Jacques qui, malgré les incohérences de sa pensée politique, a certainement le mérite d’avoir tenté de penser le monde par lui-même.

Quel contraste avec les Universités européennes où il s’agissait déjà de produire du texte à partir de textes, de révérer des auteurs comme s’ils étaient d’une essence supérieure pour, finalement, passer à côté de ce qui fait l’essentiel d’une culture : le dialogue, justement, entre esprits libres et égaux, qu’ils soient vivants ou morts. Personne, à mon sens, n’incarnait mieux cet esprit de liberté qu’Allan Bloom, personne, à l’exception, comme j’ai déjà dit, de Hannah Arendt dans ses écrits, mais aussi, comme je le découvris plus tard, d’Emmanuel Levinas et de plusieurs autres auteurs dont la pensée s’enracinait dans la tradition juive, si stimulante pour ce qu’un écrivain récemment décédé, Maurice Blanchot, a appelé un entretien infini.

Qui sont vraiment ces « faucons » autour de Bush ?

Résumons : une Université avec une sulfureuse réputation gauchiste, un penseur, Allan Bloom, qu’on donne pour l’un des maîtres à penser des intellectuels réunis aujourd’hui autour de George W. Bush, et l’étude d’un auteur, Jean-Jacques Rousseau, qui n’a jamais passé pour un esprit conservateur. Il y a déjà de quoi briser quelques idées préconçues sur le climat intellectuel qui règne à la Maison Blanche. Des faucons ? Peut-être, mais alors des faucons qui pensent ! Comme Walter Berns qui venait de publier un livre sur la peine de mort ! Et encore, dans la même Université, Richard Pipes, spécialiste de l’Union soviétique, relativement isolé, à cette époque, parmi ses pairs libéraux (au sens américain du terme), à quelques exceptions près, comme celle de Harvey Mansfield, gentleman de l’aristocratie puritaine américaine mais habité par un humour dont il ne se départissait jamais. Et encore George Will ou, au-delà de Harvard, Jeanne Kirkpatrick qui venait de publier une livre fondé sur la célèbre distinction de Hannah Arendt entre totalitarisme et tyrannie et avec qui j’eus plusieurs longs entretiens, dont un déboucha sur la publication d’une interview.

Quand Strauss argumentait contre Kojève

J’absorbai ainsi, par le biais d’affinités que j’avais spontanément perçues entre ces intellectuels et moi, l’essentiel de la tradition straussienne. Elle me fascinait non pas du tout pour des raisons politiciennes, mais pour des raisons philosophiques. Tout cela avait commencé par la lecture d’un livre (De la tyrannie) qui contenait un dialogue entre Leo Strauss et Alexandre Kojève : celui-ci y défendait l’idée d’État universel et homogène à partir de la pensée de Hegel, tandis que Leo Strauss s’appuyait sur la tradition de la science politique grecque classique pour réfuter Kojève. Quel était l’enjeu de ce dialogue qui, dans les termes que je viens d’employer, doit paraître bien obscur ? Avec le recul, j’aperçois aujourd’hui cet enjeu avec une clarté que j’étais loin de posséder à l’époque. Pour le dire d’un mot, Alexandre Kojève croyait déjà que l’histoire était finie et qu’il ne restait plus qu’à aménager un monde où peu importeraient les valeurs et les cultures, un monde qu’il qualifiait, à l’époque, d’État universel et homogène ; l’essentiel, de son point de vue, était la gestion de l’ordre des choses sans se préoccuper de juger cet ordre ni de le changer. Pour Kojève, les États communistes collaboraient déjà avec les social-démocraties occidentales dans le cadre des Nations Unies pour ne plus changer le monde, mais l’aménager. Leo Strauss en revanche, était beaucoup plus méfiant envers la gestion socialo-onusienne qu’il voyait se développer dans les années 60. Pour critiquer cette gestion, il s’appuyait d’une part sur les Grecs qui n’ont jamais dissocié complètement la morale de la politique et, d’autre part, sur la tradition juive pour laquelle le maintien du statu quo n’est pas un impératif absolu.

Pourquoi est-ce que j’étais plus porté vers Leo Strauss que vers Alexandre Kojève ? Il y a encore quelques années, j’aurais répondu que mon anti-communisme m’empêchait me donner mon assentiment à un penseur (Kojève) qui, je l’ignorais alors, collaborait avec le KGB. Mais finalement, et si importante que fût alors une position ferme envers le totalitarisme soviétique, c’étaient les dimensions morale et messianique qui, dans la pensée de Leo Strauss, me fascinaient. Lorsqu’on le lisait, on avait le sentiment que, penser les affaires humaines, pouvait devenir une aventure intellectuelle exaltante et non pas seulement consister, comme on l’enseigne tristement aujourd’hui dans la plupart des « hautes » écoles de science politique (surtout en Suisse…), une technique d’analyse du monde et de son possible réarrangement selon des règles ressemblant curieusement à celles d’un jeu « Lego ».

La pure gestion se transforme vite en collaboration

Je viens de prononcer le mot de messianisme et je sais bien que ce mot, non sans raison, fait peur. Mais je me demande si la vieille Europe, lorsqu’elle a peur devant ce mot, ne retombe pas dans une sorte d’anti-judaïsme inconscient pour lequel l’essentiel est la préservation des choses telles qu’elles sont, via le dialogue, les organisations internationales, la concertation, les processus de paix et autres gris-gris qui sont hélas devenus courants dans les chancelleries et salles de rédaction de l’axe Paris-Berlin. Certes, il y a des dangers potentiels dans le messianisme, mais d’un autre côté, le rejeter complètement reviendrait à estimer que nous ne sommes sur la terre que pour gérer l’ordre des choses et jamais le changer. Or, avec la pensée d’un Leo Strauss, on saisit qu’une véritable réflexion sur les affaires humaines doit s’enraciner dans un désir de voir ces affaires tirées vers le haut et non pas vers le bas d’une gestion anonyme et finalement complice des pires dérives. Ce type de gestion, du point de vue de la critique straussienne, ce n’est pas seulement celui de l’État universel et homogène, fruit d’une convergence entre l’Est et l’Ouest, mais aussi celui qui caractérise les Nations Unies encore aujourd’hui. Ce que n’ont pas compris la plupart des intellectuels européens, avides de participer à cette gestion avec tous les subsides qu’elle accorde, est que cette perspective est sans avenir et, surtout, qu’elle est déjà devenue obsolète en raison de la montée en puissance de la pensée de straussienne dans l’administration américaine.

On ne peut faire l’économie d’un jugement moral

Certains se désolent devant cette montée en puissance. D’autres, dont je suis, ont plutôt tendance à s’en réjouir. Je crois en effet qu’un monde de pure gestion, sans jugements de valeur et où le désir messianique de vouloir aller vers la lumière plutôt que l’obscurité est systématiquement étouffé, est un monde invivable. J’y pensais ces jours-ci en voyant la Commission des Nations Unies pour les Droits de l’Homme refuser de sanctionner Cuba qui vient de condamner à mort trois personnes : elles essayaient de fuir ce « paradis » socialiste. Et qui vient aussi de condamner à des peines allant jusqu’à 28 ans de prisons des dissidents coupables de s’être exprimés librement ! C’est que, dans l’esprit des Nations Unies, il faut gérer Cuba ou la Corée du Nord, comme n’importe quel autre État ! Dommage qu’on n’ait pas su gérer l’Allemagne nazie et les déportations qu’elle organisa…

Comme le suggère la dernière phrase que je viens d’écrire, le refus de la gestion implique un jugement moral et un tel jugement, à son tour, implique que l’on est prêt à s’engager pour des valeurs dont la défense pourra éventuellement conduire à prendre un risque de mort. Cela ne veut pas dire que la politique se réduit à la morale. L’exercice de la prudence reste toujours nécessaire. Mais cela veut aussi dire qu’on ne peut pas dissocier complètement la politique de la morale. Si c’est cela que la vieille Europe reproche à George W. Bush, elle ne sera pas prise au sérieux, car outre-Atlantique, désormais, on n’acceptera plus une théorie et une pratique de la politique complètement dissociée de l’éthique. Après tout, cela ne devrait pas nous paraître si scandaleux, puisque nous ne cessons de parler d’éthique lorsqu’il s’agit d’économie !

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